FIAC 2015 : Une histoire de regard

(paru sur le blog Promostyl, le 25 octobre 2015)

La place du spectateur dans le casino de l’art contemporain

Du 23 au 25 octobre, la FIAC accueille à Paris environ 100 000 visiteurs. Cette édition s’est encore internationalisée, reléguant souvent les galeries émergentes à la marge, c’est-à-dire à l’étage, ou dans son excroissance, dite: la foire « Officielle » à la Cité de la mode. Un choix qui n’est pas anodin quand on arpente les allées du Grand Palais.

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Sean Landers « Marroon Bells » (Deer), 2015

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Cette année, omniprésents, les visiteurs envahissent les stands, parlent à l’écran de leur portable, et parfois regardent les œuvres (après tout, c’est pour ça qu’ils sont là). Au milieu de ces visages pressés, l’art contemporain devient un décor grandeur nature où le visiteur, l’acheteur, le collectionneur, tiennent une place centrale, comme si l’œuvre était en attente d’incarnation.

Car ce qui frappe d’abord c’est l’espace très épuré des galeries, comme en attente d’être habitées par la présence de visiteurs – qui s’attardent effectivement devant les oeuvres tout en téléphonant -, au point qu’on ne sait plus s’il faut regarder les œuvres ou les gens.

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Jason Dodge. « In Turin, Christina Donato woove merino wool yarn … and a length equaling the distance from the earth to above the weather ».
Paulina Olowska (Simon Lee de Londres), a quant à elle composé un énorme tableau textile.
Paulina Olowska (Simon Lee de Londres) a composé un énorme tableau textile.

Une impression redoublée par la présence d’un grand nombre d’objets qui se situent à la frontière du design et de l’art.

Témoin ces onze œuvres de Jason Dodge présentant des coupons de tissus (à partir de fils teints de « la couleur de la nuit » par des tisseurs de 11 pays), ou ces paravents Terrazzo de Atelier E.B (citation du groupe Memphis) faisant face à un brochet jaune décoratif, ou encore ces panneaux recouverts de tissu renvoyant à cette femme-monstre-rose de l’artiste sud-coréenne Lee Bull, interrogeant les tentacules du textile.

On note également la présence des Bouroullec dans le jardin des Tuileries avec « Le kiosque », plus objet de design urbain qu’installation, à consommer sur place ou à emporter en galerie.

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Atelier E.B. (Lucie McKenzie & Beca Lipscombe), Jumbo Labels/Terrazzo gold leaf IOT II, 2015
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Lee Bull, Monster, Pink, 1998-2011
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L’arc de Saint-Gilles, 2015, bois exotique, fibre de verre, poils de chien, feuille d’or)

Grand mix du textile et d’un design en pleine mutation démocratique, traitement et recyclage des objets en œuvres sont des thématiques omniprésentes, sans qu’on puisse réellement se sentir entouré… d’art, car ces objets sans médiation sont orphelins d’un discours.

Mais une Foire de l’art contemporain n’est pas une exposition, c’est vrai… Ainsi, quand Christian Boltanski, à la Monnaie de Paris, se saisit avec Hans Ulrich Obrist et Chiara Parisi de la question de la valeur de l’art par le prisme de la gratuité, le discours est clair, convaincant, radical. En proposant aux visiteurs de partir avec des œuvres, il s’agit de rendre les visiteurs acteurs de l’œuvre, pour lui donner une autre vie, ailleurs.

Take me, I’m yours

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Christian Boltanski, Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)

Convié à choisir un vêtement dans plusieurs tas de vêtements usagés, le visiteur en choisit un qu’il emporte dans un sac en papier estampillé Boltanski, lui conférant dès lors le statut d’œuvre d’art. Une belle prise, qui se fait non sans un certain malaise d’ailleurs, car Christian Boltanski interroge dans le même mouvement la signification du don.

Qu’a-t-on emporté exactement dans son sac ? Une oeuvre ou une relique d’un événement ? As-t-on mérité un tel don ? A-t-on vraiment envie « d’exposer chez soi » une relique sans rien donner en échange et sans autre mérite que celui d’avoir payé un ticket d’entrée à 8 euros ? Un principe de quasi gratuité mis à mal d’ailleurs quelques instants plus tard, lorsqu’on retrouve ces œuvres proposées à la vente sur Internet par leurs récents dépositaires… ce qui prouve ainsi que les idées, l’art, ont bien une valeur d’échange, sans parler de leur valeur statutaire et symbolique.

Exit la gratuité donc, elle n‘existe pas et c’est la grande réussite de cette exposition au musée de la Monnaie de Paris, qui se paie le luxe de s’interroger en miroir sur lui-même[1].

Ainsi, valeur de la monnaie et valeur de l’art fluctuent d’un même mouvement, au gré de l’offre et de la demande, de la spéculation et de la fabrique de la rareté. Une chose est sûre, c’est l’artiste, son nom, sa pensée, sa proposition au visiteur et au collectionneur qui donnent à l’œuvre son statut d’œuvre, puisque même lorsqu’il s’agit de vêtements posés en tas (sorte d’immense Emmaüs à durée limitée pendant 2 mois), le vêtement s’échange entre visiteurs-prédateurs devenant du fait de l’acceptation du don, œuvre, fétiche, relique.

[1] En effet, sur quoi indexer la valeur de la monnaie, quand celle-ci ne l’est plus sur la valeur des matières premières mais sur les cours fluctuants d’algorithmes boursiers ?

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Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)
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Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)
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Christian Boltanski, Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)
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Christian Boltanski, Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)

A quelques mètres de La Monnaie de Paris, certains de ces artistes exposent pourtant à la FIAC, où d’autres pièces sont écoulées sur cet autre marché, celui des cotes, des réputations, des collectionneurs prêts à en payer le prix, nous rappelant qu’un artiste s’il peut s’engager dans une expérience de dissémination de l’art, ne peut le faire que si ses oeuvres sont acquises par les collectionneurs dans le marché réel et non symbolique.

La peinture, toujours

Dans ce défilé (de mode ?), surgissent comme par contraste trois peintres. Gideon Rubin, David Hockney, et cette œuvre de George Condo « Large Female Portrait », interrogeant le regard des visiteurs, voyant double, en lointain héritage de Picasso et de Magritte, une image stupéfiante et auprès de laquelle beaucoup ont tenté de se photographier.

Ainsi, voit-on encore les œuvres autrement que par le biais du Smartphone ? Si ce n’est pas le cas, est-ce pour cela que les peintres se retiennent de peindre ?… préférant lancer une idée ou un objet design sur la table de Baccarat de l’art contemporain ?

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Gideon Rubin, 2015
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David Hockney / Gideon Rubin

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Dans le jardin des Tuileries

D’un art d’intérieur, l’art est en train de devenir un art d’extérieur. C’est ce que tendrait à faire croire la foule qui s’amasse dans le Jardin des Tuileries pour découvrir (gratuitement) et avec adoration de nouveaux totems-sculptures (en les photographiant).

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Ai Wei Wei – Fiac 2015

Dans les jardins de la capitale, ces sculptures monumentales confirment le retour du religieux dans l’art, car dans nos pays laïcs, les musées et les expositions ont remplacé les églises.

Malraux avait raison, le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas. Mais c’est une spiritualité qui nous convient, celle de l’œuvre, donc de la pensée en acte, issue du corps d’un artiste.

Empruntons à Chiara Parisi la phrase du philosophe Merleau-Ponty « L’artiste[1]apporte son corps’. Et en effet, on ne voit pas comment un esprit pourrait peindre. C’est en prêtant son corps au monde, que l’artiste change le monde ».

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Fiac 2015
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Fiac 2015

Le don et le rapport à l’autre sont bien au cœur de la création. Mais le don n’est pas la gratuité, en ce sens qu’il engage l’Autre à en faire quelque chose[1].

C’est cet Autre, n’importe quel Autre, c’est-à-dire chacun de nous, qui est sommé de prendre position sur l’échiquier de l’art contemporain pour transformer son rapport au monde.

C’est ça la vraie bonne nouvelle de cette édition de la FIAC à Paris.

Danièle Pétrès (texte et reportage photos)

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Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)

[1] Dans la phrase de Merleau Ponty il s’agissait du peintre, mais Chiara Parisi suggère une transposition actuelle en « artiste », que nous reprenons librement.

[2] « Le don, pour être fécond, pour déployer toute sa valeur, nécessite une part de création de la part de celui qui le reçoit. » Cynthia Fleury, Les Irremplaçables (Gallimard, 2015. p 87).

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