Laurence Sudre : Nostalgie 80

Suspendues dans la vitrine comme des posters, quatre photos en noir et blanc grand format nous interpellent rue de la Fontaine-au-Roi, comme le souvenir de visages venus de loin.

Des visages jeunes, saisis dans une esthétique frontale, épurée, presque documentaire. Derrière son Hasselblad, Laurence Sudre les a photographiés dans son appartement près du Val de Grâce ou au détour d’une soirée au Palace. Pour ceux qui abordent aujourd’hui la cinquantaine, ces visages ils les ont côtoyés ici ou là à Paris, Farida Khelfa, les Taxi Girl, Edwige Belmore ou encore Christian Louboutin, Eva Ionesco. Ils ont eu 18 ans en 1981, comme moi.

Laurence Sudre 1

Au-delà de ceux qui ont tracé leur chemin dans la pop ou la mode, il y a dans ces portraits d’anonymes exposés à la galerie Double, toute la morgue d’enfants qui voulaient en découdre. Ne pas s’en laisser compter, laisser entendre qu’ils n’étaient pas dupes. C’était la grande époque de Jacques Lacan “Le nom dupe ère”, un père dont beaucoup voulaient s’affranchir au risque d’errer éternellement. Ceux qui ont eu 18 ans en 1981 ont parfois, comme moi, des parents qui ont eu 18 ans en 1945. Avoir des parents qui ont connu l’occupation, des mères qui se peignaient les mollets pour mimer les bas nylon, des coiffures crêpées et des tailleurs cintrés, qui n’ont pas connu la révolution sexuelle mais eu leur première expérience durant leur nuit de noces, c’est un peu comme d’avoir été élevée par des arrière grands-parents, tant un monde les sépare.

Ces jeunes-filles désenchantées sur fond des Clash et de Mylène Farmer, du floor du Palace et de la Main Jaune, ce sont elles dont on peut voir les photographies à la galerie Double.

Emancipées au-delà du raisonnable, revendiquant le noir exhumé des années 40, vintage avant l’âge du vintage, modernes avant le minimalisme suédois, dans un mouvance punk qui les a traversées après les années babas ; pour cette génération contre, entre-deux époques, – les Trente Glorieuses et le premier choc pétrolier -, l’aisance et le plein emploi semblait être une réalité immuable. Comment dès lors  se tailler un destin quand tout semblait déjà avoir été accompli par d’autres ? En noir et blanc ou en noir tout court, cheveux brosse ou vestige d’un romantisme Bilytis, découverte des paradis artificiels dans les cafés à l’orée du bahut après les cours, vivre plus, vivre autrement, la génération est perdue avant de savoir que l’argent ne coulera pas toujours à flot. De l’autre côté de l’Atlantique, Bret Easton Ellis en raconte les vicissitudes dorées, dans Moins que zéro.

Les images sont un peu démodées, un peu Dépêche Mode, Taxi Girl, Cargo de Nuit Axel Bauer, mais elles sont intéressantes parce qu’elles marquent les premières années où la mode devient un langage individuel, revendiqué comme moyen d’expression, pour une génération qui abandonne définitivement le total look et les jupes de leurs mères.

La mode, devenue l’Esperanto des années 80, le moyen de se singulariser, est en passe de devenir une tendance dans les années 90, les fringues une fois recyclées pour les mannequins vedettes aux dessous chics. Grace Jones veut du kitch et choc, Jean-Paul Goude et les suiveurs de la pub inventent la rencontre entre musique, danse et mode. C’est l’essor des cabinets de tendances, l’époque ou l’industrie textile et les marques arty prennent leur envol : Agnès b., Emmanuelle Khanh, Yamamoto, Comme des Garçons, Claude Montana, Jean-Paul Gaultier, Issey Miyake, il y en a tellement eu… les plus jeunes portaient les vêtements chinés dans les brocantes, remixés avec du jean et des teddy La Redoute, et en mode neutre, des Stan Smith et des survets Adidas, comme aujourd’hui finalement.

Que reste-t-il de ces années-là ? Des regards farouches de jeunes-femmes qui ne voulaient pas s’en laisser compter, ni se marier avant l’heure. Des vies à dormir le jour et s’agiter la nuit. Des nuits de la Pleine Lune filmées par un Rohmer chaviré par le train de l’époque…

Réponse dans l’exposition… 100 euros le poster et beaucoup plus pour les tirages… Ca vaut le coup d’en acheter un. Les années 80 ne repasseront pas deux fois.

Danièle Pétrès

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