Bienvenue chez les Mooks !

Alors que le livre se dématérialise et que les ventes de magazines papier connaissent une érosion sans précédent, on assiste à l’éclosion d’un grand nombre de revues d’opinions, conçues à rebours de la presse traditionnelle et dont les tirages sont importants pour des supports sans publicité.


Cette appétence de la part du public pour une information non contrôlée par des grands groupes de presse, révèle avant tout la perte de confiance des citoyens vis-à-vis des politiques. Cette crise de la représentation des élites s’est muée en dégoût du public vis-à-vis de l’univers publicitaire qui lui a vendu pendant vingt ans le rêve qu’il paie aujourd’hui à crédit. Les lecteurs des magazines entendent être considérés avant tout comme des individus faisant partie d’une collectivité dans laquelle ils entendent exister.


C’est d’ailleurs une des raisons du succès des Mooks (contraction des termes Magazine et Book) qui sont souvent des initiatives individuelles, et non des supports publicitaires issus de grands groupes de presse.

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On se souvient de l’invention du terme « désinformation », apparu il y a une vingtaine d’années et repris dans les médias pour qualifier une information détournée de son objet, puis de celui de « mal-info » apparu il y a cinq ans avec celui d’« hyper présidence ». Mais il aura fallu la concomitance de l’essor des réseaux sociaux et de la crise de la dette, pour creuser encore l’écart entre le « peuple et les élites », conduisant l’individu à une reprise de pouvoir sur sa façon de consommer de l’information, des biens, et des services.


Le succès des Mooks traduit ce changement d’époque qui voit imperceptiblement disparaître le concept du lecteur-consommateur classique, et apparaître celui du lecteur-citoyen, acteur de ses propres choix et se réappropriant sa place dans la Cité.


Otograff, dont c’est le second numéro, en laissant  30% d’espace éditorial à des « grapheurs », va dans le sens de la participation du lecteur à l’élaboration des contenus. Le site propose même à l’internaute de composer son propre magazine en choisissant les articles, qu’il veut y voir figurer et se revendique comme le « 1er magazine personnalisable ».


De même, alors qu’aucune revue littéraire n’a vu le jour depuis des années (hors revues tirant à moins de 200 exemplaires), l’année 2011 a vu la création de trois revues de moyen à gros tirage : « Charles », « Feuilleton » et « Believer ». Il n’est pas question pour ces magazines de reproduire le format du New Yorker, même si son succès a fait rêver bien des éditeurs, mais de se constituer en support d’opinion à part entière, en agrégeant des contenus littéraires. La force de ces revues  est de ne pas tenter de ressembler à une version française de revues étrangères, mais de refléter des singularités réunies autour d’un projet éditorial ambitieux.

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L’exemple de « Feuilleton » est ici intéressant à plus d’un titre. Avec une maquette très soignée, « Feuilleton » a l’ambition de « passer en revue le monde » en 256 pages de reportages étrangers et de nouvelles littéraires, le tout accompagné d’infographies, d’illustrations et de photographies.


Selon son fondateur de 25 ans, Adrien Bosc, c’est « Un bel objet à mi-chemin entre littérature et journalisme, au croisement du livre et du magazine, qui présente une certaine vision du monde sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à l’illusion de l’objectivité ».


Car c’est là le second élément du succès de ces nouveaux supports : « le renoncement à l’objectivité», au profit d’un regard singulier, donc subjectif.


A l’ère d’une société où l’information se partage en temps réel, ce désir de « vérité » qu’on voit s’incarner jusque dans la campagne présidentielle actuelle, construit un désir nouveau de l’opinion pour la transparence, l’éthique et l’unique. Alliés de la singularité dans un monde globalisé, les nouveaux Mooks rencontrent ainsi leur lectorat en affirmant leur qualité par leur respect du lecteur.


Grâce à cette exigence éditoriale, ils ont de beaux jours devant eux.


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Paru en 2012

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