Mantras de mots

2014

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Marque Le Léon

Notre dernier cahier Influences Hiver 16/17 se termine par le thème « Code ». Il annonce le règne programmé des « codeurs », ces geeks surdoués qui créent le langage informatique, changeant notre mode de vie et nos repères en rendant objets, vêtements et environnement plus intelligents, à l’image de ces tissus qui vont nous vêtir tout en nous soignant.

Le code est d’ores et déjà le nouveau pouvoir car il a celui d’entrer dans nos vies pour la transformer et la gérer à notre place. Inaugurant une société de l’auto-surveillance dont nous connaissons les prémisses via la géolocalisation, c’est à la fois un monde plein de promesses qui se dessine, mais aussi un monde où la machine va prendre un contrôle croisant sur l’humain.

D’où peut-être la résurgence du « mot » contre le chiffre (le code 0/1), qui tel un mantra se déploie sur tous les supports.

Une tendance que nous avons captée pour vous dans l’art contemporain, la mode et la Maison.

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I – La mode prise au mot: la contamination des réseaux sociaux

Les mantras dans l’habillement répondent à deux courants: la poursuite du mouvement punk des années 80 où ils sont apparus pour contester l’ordre établi, et sous l’impulsion du self-branding aujourd’hui, l’expression de soi, qu’elle soit politisée ou pas.

Fonctionnant comme un mood-board : « ces vêtements à message sont une mise à jour de la personne » indique la sociologue des médias Divina Frau-Meig, même si « un habit est jetable, c’est une identité que l’on peut mettre un jour et abandonner le lendemain ».

Manière de taguer sa singularité non sur les murs mais sur son t-shirt (quand on ne le fait pas par le tatouage), le vêtement à message est aujourd’hui omniprésent.

Pour lutter contre l’uniformisation, la fringue se fait ainsi porte-voix (c’était le sens du dernier défilé Chanel), dans une volonté d’exister de manière citoyenne. Cependant, rien de très nouveau, puisque si les slogans changent, les mots d’ordre restent : « sous les pavés la plage » de mai 1968, a cédé la place au « Climate revolution » de Viviane Westwood. Seule change la récupération des idées par la mode pour étendre la consommation, la grande affaire des vingt dernières années.

A travers des mots tantôt fun (Rockfort, marque Le Léon), tantôt sérieux (No fish no nothing, campagne Kenzo), notre garde-robe se fait l’étendard de notre personnalité ou de nos engagements, à l’image d’un fond d’écran ou d’un panneau publicitaire, c’est selon ; une mine pour les marques qui veulent communiquer leur nom gratuitement!

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Marque Critics

II – Les mots et l’art de la table: l’art de la conversation

1 – La calligraphie : donner corps au sens

Pour contrebalancer le tout numérique, le travail de calligraphie continue à être utilisé par les grandes marques de luxe, pour créer un rapport de proximité et d’intimité avec leurs clients. Une manière de souligner l’aura artisanale des produits, le “fait-main” et inscrire les produits, comme dans la haute couture, dans une communication différenciée et luxueuse.

Rassemblés dans l’exposition Sharing – Word, au Salon Maison & Objet Paris Nord 2014, trois artistes nous proposent ce moment d’impossible lecture, les mots comme enclos sur le silence de porcelaine.

Made with great Love
Made with great love
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Alain Ellouz

Mélodie Nostalgique, de Faezeh Afchary-Kords 2014

Les artistes, qu’ils soient en quête de sens ou de visibilité dans un univers imprimé utilisent aujourd’hui beaucoup le mot et la littérature dans leurs créations, l’écriture manuscrite transmettant, encore à son destinataire, l’intimité de sa gestuelle et de sa pensée. C’est une des bases du travail plastique d’Faezeh Afchary-Ko, qui cherche par ce travail sur ces mots “tombés du mur”, à exprimer tous ceux qui n’ont pas été dits.

Faezeh Afchary-Kords
Faezeh Afchary-Kords / V. Herrenschmidt / Elisabeth Raphaël

Architecte et céramiste, Faezeh Afchary-Kords s’est formée en France, en Angleterre et en Belgique où elle vit actuellement. Elle modèle “la matière noble et précieuse qu’est la porcelaine pour construire une œuvre fragile, jaillie de l’ombre”. Son travail se construit autour de l’écriture et se nourrit de poèmes iraniens, notamment ceux de son mari disparu. Les pleins et les déliés tombés à terre disent l’absence.

Allez tranquillement parmi le vacarme de Valentine Herrenschmidt

Valentine Herrenschmidt sculpte sur les murs des phrases poétiques, en fil de métal sombre ou coloré. Sur un des murs, on peut lire : « Allez tranquillement parmi le vacarme ». Phrase calligraphiée comme à la plume, on relève ici encore le grand retour de l’écriture, jusque dans son aspect fétichiste, comme s’il fallait matérialiser les mots qui via les SMS et les réseaux sociaux qui partent en fumée. Valentine dessine depuis l’âge de huit ans, et créée tableaux et sculptures de métal autour de l’écriture.

Tissu Pierre Frey, lettrages Atelier Alain Ellouz

Kishwepi Sitole + Front Design
Kishwepi Sitole + Front Design

Nul doute que les mots pendant quelque temps encore, vont faire de la résistance et continuer à envahir imprimés et intérieurs en déployant leurs slogans rassurants car connus, tels ces « Happy », « Welcome Home», « You are here».

Le Livre des psaumes d’Elisabeth Raphaël

Debout, des centaines de livres de psaumes nous attendent dans le silence friable de la céramique millénaire créée par Elisabeth Raphaël. Debout, des centaines de livres de psaumes nous attendent dans le silence friable de la céramique millénaire créée par Elisabeth Raphaël. Pour ce travail, elle est partie sur les traces d’Edmond Jabès. Dans Le petit livre de la subversion hors de soupçon, celui-ci cite Emmanuel Levinas «Les vrais livres ne sont-ils que des livres ? Ne sont-ils pas aussi la braise qui dort sous la cendre ? ».

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Dans le silence des psaumes d’Elisabeth Raphaël / Promostyl

2 – Le Livre saisi par l’art contemporain: à la FIAC, un mantra littéraire codé

Après le courant lettriste, l’art contemporain s’est emparé du mot dès les années 60 pour faire passer des messages sur les tubes néon. Ils étaient omniprésents durant la FIAC cet automne à Paris, comme le sens avaient remplacé les images préfigurant un monde où elles avaient tout à coup disparu sous le flot de celles pratiquées par tous : celles d’Instagram et des Selfies, décourageant la production d’autres mondes. Les mots flottent donc, accrochés aux murs des galeries, comme un dernier inventaire avant liquidation.

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Théo Mercier
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Sur Enrique Vila Mata

Sous forme de mantras sur les vêtements, les tissus, les accessoires de la maison, sur les cimaises des musées et dans les foires de l’art contemporain, les mots sont partout, y compris sur les réseaux sociaux où se déroule une conversation à l’échelle mondiale.

Peut-être parce que comme le proclame sur tube néon l’artiste Kosuth, « Les paroles sont des actes » ?

L’art contemporain et la culture populaire se chargent d’incarner ces mots, en attendant que nous prenions en main notre destin face à l’ère annoncée du robot.

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Kosuth

Paru en 2014

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