Damien Hirst: l’art du conte

Issu du minimalisme, Damien Hirst a su imposer des images fortes associées à des titres d’œuvres racontant une histoire universelle. L’exposition de la Tate Modern est l’occasion de le vérifier.


Passé maître dans l’art de faire parler de lui, adulé des collectionneurs, l’artiste anglais est aujourd’hui le symbole de l’art contemporain. Il est le plus coté et le plus controversé des artistes ayant contribué à installer dans la lignée de Warhol, la figure de l’artiste –producteur d’œuvres en série.
Couvrant l’essentiel de sa production, des premières pièces de Freeze (1988) à celles de « In and out of Love » (1989), l’exposition laisse la part belle aux pièces monumentales, dont la plus connue : « The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living » (1991). Sont également exposées les Spot paintings, les armoires à pharmacie telles que « Lullaby, the Seasons 2002 », les Spin paintings ainsi que le crâne incrusté de diamants d’une valeur de 50 millions de dollars « For the Love of God » (2007), présenté dans une pièce séparée du Turbine Hall.

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Les raisons du succès planétaire de cet artiste sont difficiles à cerner, mais tentons une explication : Damien Hirst est un conteur. En témoignent ses titres, qui tel un sous-texte en donnent la signification : « In and out of Love » (1992), « The Fragil Truth » (1997-1998), « Where we are Going? Where do we come From? Is There a Reason? » (2000-2004).


Damien Hirst traite dans ses installations de questions existentielles : la vie, la mort, l’art et l’argent. En 1992, il figure la fragilité de l’amour par des papillons; puis les armoires à pharmacies contenant des facsimiles de médicaments condensent les épisodes d’une vie éphémère et en proposent le viatique. Les animaux conservés dans du formol renvoient, eux, à la menace de la mort « impensable dans l’esprit d’un être vivant ». Cette idée figurée par un requin d’abord (figure monumentale du danger), puis par des agneaux (innocents forcément), organisent la dualité de son discours : le bon / le méchant, le bien / le mal, le vivant / le mort. Condamnés pareillement, il offre cependant à ses animaux naturalisés la possibilité d’une rédemption par la possibilité d’une deuxième vie l’espace de l’exposition.

Damien HirstDamien Hirst


L’aboutissement de sa démonstration est d’interroger l’art lui-même, nouvel objet de culte de la part des musées et des collectionneurs, en rappelant que l’objet d’art a remplacé dans nos cultures laïques, le sacré. L’oeuvre « The Golden Calf » (2007) ou « le veau sacrée », est en quelque sorte l’étape ultime de cette mise en abîme du statut de l’art contemporain ; l’unique exemplaire de cette œuvre ayant été vendue chez Christie’s un million de dollars, soit le montant le plus élevé à ce jour pour la vente d’une œuvre d’art contemporain.


Organisées en un cabinet de curiosités grandeur nature, c’est-à-dire à l’échelle du musée, les oeuvres nous livrent un conte moderne dont les thèmes s’inscrivent dans la tradition de l’art Chrétien (on songe au Saint-Sébastien de Mantegna qui propose le spectacle d’un homme entre la vie et la mort), et trouvent leur place naturelle dans ces nouvelles cathédrales que sont les musées.

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Le récit se lit à la fois entre les cartouches, les images et la scénographie. Si nous y regardons de plus près ; en tant que spectateurs nous sommes littéralement enfermés nous-mêmes dans le cabinet de curiosités de Damien Hirst jusqu’à en devenir les pièces manquantes jusqu’alors, pour compléter ainsi sa collection d’objets en incarnant le vivant face aux figures de la mort. Il s’agit là d’une histoire moderne, d’une histoire dans laquelle l’Homme a substitué à Dieu, de nouveaux totems ou objets de croyances: les œuvres d’art.


C’est tout l’art du récit de Damien Hirst que de dessiner une œuvre parfaitement lisible de tous, à la manière des premières représentations chrétiennes qui étaient conçues pour être lues des fidèles, sur les frontons des églises, entre les sculptures et les phylactères. A chaque œuvre correspond ainsi une histoire, mais pas n’importe laquelle. Une histoire de vie et de mort, une histoire dont chacun peut repérer des convergences avec la sienne.


Ecrivain du bref, artiste de la durée, Damien Hirst nous fascine en brossant un récit que nous connaissons déjà, mais pour lequel il sait créer de brillants raccourcis, nous donnant à voir des œuvres fortes et ambigües, des œuvres chargées d’images qui jettent encore des étincelles, une fois l’exposition terminée.

Damien HirstDamien Hirst

Paru en 2013

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