Cynthia Fleury: Le courage d’être soi

« Le courage est le premier outil de protection du sujet. Se protéger, s’autoconserver plutôt que commander. Au niveau collectif, la définition du courage se fait plus ordinaire encore. Non pas s’extraire pour diriger, mais approfondir la conscience et la maîtrise de la gouvernance commune, non nécessairement consensuelle. Le courage devient ainsi un des grands outils de régulation démocratique, fondant tout autant la parrêsia que la common decency. Son premier acte, c’est cette revendication toute silencieuse de l’irremplaçabilité du sujet. Nous ne sommes pas remplaçables. L’état de droit n’est rien sans l’irremplaçabilité des sujets ».

Cynthia Fleury (Les Irremplaçables. Editions Gallimard, Octobre 2015).

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Etre un sujet en chemin

Dans la préface de son nouveau livre paru aux Editions Gallimard, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury poursuit son questionnement sur ce qui constitue une démocratie. Une démocratie possible, non donnée comme immuable, c’est-à-dire toujours à conquérir car menacée par l’atomisation du sujet, conséquence de l’absence de gouvernance politique des états, eux-mêmes sidérés par la globalisation d’une économie qu’ils ont renoncé à encadrer.

Ce livre, en théorisant l’individuation du sujet, fait ainsi écho à notre capacité à penser l’Autre et à l’intégrer autour de valeurs morales communes, et non autour de valeurs comptables (qui elles, font dangereusement écho au dispositif des régimes totalitaires).

Cynthia Fleury redéfinit la notion de courage individuel, qui seul peut nous permettre de devenir un sujet, puis un citoyen, à même de maintenir un espace collectif. Sans citoyens, pas de démocratie, il est bon de le rappeler; au moment où l’arrivée des premiers réfugiés dans l’Espace européen rend désormais possible (par son absence de voix commune et son incapacité à se saisir de cette problématique), l’explosion de l’Europe. En effet, en Hongrie notamment, des sujets ont pris leur voiture et accompagné les « migrants », leur ont donné à manger, les ont aidés ; des initiatives de plus en plus individualisées, comme si le recours aux gouvernements était devenu illusoire.

Avant d’assister à la fin de la démocratie ou de l’Etat de droit, il est donc important de lire Cynthia Fleury, pour comprendre ce que le courage démocratique veut dire.

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Cynthia Fleury / Crédits photographiques: Richard Dumas

Le courage d’être soi.

Tout d’abord, arrêter de se dissimuler pour complaire à l’Autre, car la dissimulation déjoue le pouvoir du courage d’être soi, avec le danger suprême de devenir un outil, un objet : « Être remplaçable, c’est n’être plus capable de ressentir ».

Récupérer la maîtrise du temps.

Ensuite, la philosophe pose cette question: quel est l’instrument de la réappropriation de la liberté du sujet ? Sa réponse : la maîtrise du temps (maîtrise du temps de travail qui ne doit pas devenir toxique, ou du temps de divertissement qui ne doit pas asservir) ; car « la domination s’exerce en grande partie sur le temps capturé, sur le loisir et les biens consommés (ils servent à passer le temps) ».

Ainsi : « Ce temps où j’invente mon avenir disparaît au profit d’un temps tout immergé dans le présent, lui-même vidé par la déréalisation qu’il subit tant il ne ressort pas de l’expérience. Pour se développer, l’individuation a besoin non seulement de temps, mais de définir l’objet même de ce à quoi elle passe son temps. C’est là une lutte quotidienne de ne pas se laisser confisquer le temps propre par autrui ou par tout phénomène exogène.

Plus grave encore est la certitude grandissant dans nos cerveaux chloroformés que le temps n’est que dépersonnalisé, comme s’il était une entité chérubinique, purement abstraite, insaisissable. Le temps, c’est aussi simple que ce qu’on en fait ».

Après son livre précédent : « La fin du courage », celle qui dit avoir choisi de devenir analyste aussi pour cela : «  sonder la parole de la démocratie grâce à celle des individus », nous donne dans « Les Irremplaçables », une leçon de vie essentielle.

Danièle Pétrès

Danièle Pétrès est l’auteur de plusieurs livres publiés chez Denoël. Rédactrice en chef de la revue et journaliste, elle est diplômée de Sciences politiques.

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