Construire un cahier couleurs

Qu’est-ce qu’une coloriste, responsable d’un cahier couleurs dans un cabinet de tendances ?

Interview de Sophie Laffite, Directrice artistique de Promostyl (paru en 2015).

Sophie Laffite

trouvez-vous vos tendances (Chine, Japon, Amérique du sud) ?

Mon inspiration est en flux permanent, elle est issue de ma pratique. Le métier de la tendance  est une sorte de retranscription de sensations observées de l’air du temps. Partout où on est, que ce soit dans la cuisine de sa mère ou dans une exposition, c’est un flux permanent de réception et de retransmission qu’on ne peut interrompre.

Il  y a des moments cruciaux pourtant, où l’on est tout entier en mode « traduction », les salons par exemple. Première Vision est pour moi un moment très fertile, où je reçois sans analyser ce qui me parvient de tous ces tissus. Ces matières premières (non encore transformées en vêtements) déclenchent en moi des émotions et des idées de collections, issues du croisement entre ce que j’observe dans la rue et ce que j’ai pu voir ailleurs.

Identifier une tendance, c’est un processus où l’on tente de voir, d’isoler ce qui est enseveli le plus souvent dans son environnement. On joue le rôle d’un filtre, on repère des choses qui viennent d’ailleurs. Ça peut même être une silhouette d’où se dégage un look original ou une façon d’être, et qu’on voit parfois mieux entre les allées du salon Première Vision que dans la rue où souvent trop d’informations simultanées font barrage.

Il n’y a pas de méthode précise pour capter l’air du temps, sauf d’essayer au maximum d’être disponible d’un point de vue émotionnel et sensible à ce qui nous entoure. Parfois pendant des semaines, rien ne se passe, puis soudain, tu es ébloui à nouveau. Le salon Première Vision est un lieu où les choses sont à l’état de matière. Les tissus montrent de vrais savoir-faire, ça raconte plus de choses pour moi qu’Internet, parce que j’ai besoin de toucher les matières, en vrai, voir les couleurs, imprimer en moi-même ces sensations ; je pense plus avec mes mains qu’avec mes yeux.

Gerhard Richter / Vilhelm Hammershoi
Gerhard Richter / Vilhelm Hammershoi

Dans quel environnement vivez-vous ?

Avec le temps, je me suis protégée de beaucoup d’informations, je ne regarde pratiquement plus la télé, car son image est pauvre, plate, inauthentique.  Je veux conserver chez moi une sensation d’espace enclos, circonscrit, comme bordé, rétréci. J’aime écouter la radio, de la musique, j’aime avoir la possibilité de choisir ce que j’écoute et quand je l’écoute, pour ne pas me laisser envahir par le monde extérieur. Ces choix permettent de mettre en résonnance ce qui se passe à l’intérieur.

Le visuel de l’écran ne suffit pas car mon œil ne suffit pas, il est appelé, connecté à autre chose, qui le distrait de la pensée, l’amène hors de moi ; alors que toucher un tissu m’enchante. Je pourrais passer ma vie à plier des échantillons de tissus carrés. J’ai une passion pour le carré. Toucher ces tissus ouvre une fenêtre réelle sur autre chose ; je peux imaginer les vêtements que j’en ferais. Ces échantillons sont déposés ça et là chez moi, au gré de mes humeurs, et leur vue me stimule ; ça me met en appétit d’envies, de désir.

Chez moi, je vis dans un univers très blanc. J’aime pourtant disposer des touches de couleurs comme un livre que je peux choisir d’ouvrir ou de refermer pour me concentrer sur autre chose. J’ai besoin d’une purge pour les yeux régulière. J’aime rêver. J’ai adoré faire des vêtements en vrai, j’ai fait des collections quand j’étais aux Arts Déco. La matière a un potentiel narratif toujours en attente de toi. Ce n’est pas rien. Ça existe. C’est là, ça vous attend.

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Considérez-vous les tendances couleurs/mode précédentes afin de déterminer les futures tendances ?

Tout à fait. On regarde les antériorités, comme lorsqu’on fait des gammes. On travaille à partir de ses désirs et de ce qu’on a beaucoup vu et qu’on n’a plus envie de voir. Par exemple, c’est vrai que le bleu remplace de plus en plus le noir. Ce sont des cercles; des cycles. Le tissage est une belle métaphore de ce travail, tissant les fils de ce qui s’est fait, ce qui est actuel et des cycles de désirs de la couleur. Par exemple, parmi une famille de couleurs qui demeure et que j’aime: les Bleus de la Grèce dont je reviens. J’aime ces bleus et ces blancs francs, badigeonnés, limpides, et l’interstice des dalles rehaussés d’un seul coup de pinceau, ils représentent une forme de plénitude. Pour prolonger l’été, je pense aussi à d’autres histoires construites autour des bleus : les bleus de Lectoure, ceux de Geneviève Asse déclinées selon des harmonies, et particulièrement apaisants.

Genevieve Asse
Genevieve Asse
Lectoure
Lectoure

Votre propre univers chromatique, ce serait quoi ?

Les gris, dans toutes leurs nuances peut-être avec une préférence pour les froids, les bleutés. Je ne suis pas très bigarrée, même si je suis une fille du soleil. Ma perception passe par les lumières du Nord. Je suis avant tout mélancolique et romantique. Mon vestiaire : blanc l’été, bleu et gris, au-delà des histoires de mode. Une mono pièce en été : une grande chemise blanche.  J’aime avoir un vestiaire d’homme, j’aime les jeans. Mon vestiaire idéal est androgyne. J’adore l’uniforme, je trouve que cela me facilite l’accès aux choses, de ne pas être encombrée par un look. J’aime bien avoir une neutralité vestimentaire pour faciliter cet « accès » au monde qui m’entoure. Mon rêve : un costard d’homme hyper chic, à ma taille. Poche côté homme, détails et découpes tailleur.

Est-ce que vous visitez des expositions d’art ? Quelles sont les dernières tendances en matière de création ?

J’attends avec impatience l’exposition Sonia Delaunay, une révélation de la couleur ! J’avais beaucoup aimé cette année, celle sur Poliakoff. Avec cette impression d’inhaler l’air d’un artiste sincère, qui démarre par le centre de sa toile, ça m’a bouleversée.

J’ai aimé ce parcours conçu comme une déambulation de la lumière à l’ombre, au centre de sa peinture. On y parle de silence…

Sonia Delaunay
Sonia Delaunay

Retrouvez-nous du 16 – 18 SEPTEMBRE 2014

 SALON PREMIERE VISION
HALL 5 – STAND 5C4 – 5D3
PARC DES EXPOSITIONS – PARIS NORD VILLEPINTE

Danièle Pétrès

Entretien réalisé avec Sophie Lafitte sur le Salon Première Vision de septembre 2014.

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