Take me, I’m yours: don & gratuité

« Le don, pour être fécond, pour déployer toute sa valeur, nécessite une part de création de la part de celui qui le reçoit. » Cynthia Fleury, Les Irremplaçables (Gallimard, 2015)

Christian Boltanski, à la Monnaie de Paris, se saisit avec Hans Ulrich Obrist et Chiara Parisi de la question de la valeur de l’art par le prisme de la gratuité. En proposant aux visiteurs de partir avec des œuvres, il s’agit de rendre les visiteurs acteurs de l’œuvre, pour lui donner une autre vie, ailleurs. Un discours est clair, convaincant, radical.

Take me, I’m yours

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Christian Boltanski, Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)

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Convié à choisir un vêtement dans plusieurs tas de vêtements usagés, le visiteur en choisit un qu’il emporte dans un sac en papier estampillé Boltanski, lui conférant dès lors le statut d’œuvre d’art. Une belle prise, qui se fait non sans un certain malaise d’ailleurs, car Christian Boltanski interroge dans le même mouvement la signification du don.

Qu’a-t-on emporté exactement dans son sac ? Une oeuvre ou une relique d’un événement? A-t-on mérité un tel don ? A-t-on vraiment envie « d’exposer chez soi » une relique sans rien donner en échange et sans autre mérite que celui d’avoir payé un ticket d’entrée à 8 euros ?… Un principe de quasi gratuité mis à mal quelques instants plus tard d’ailleurs, lorsqu’on retrouve ces œuvres proposées à la vente sur Internet par leurs récents dépositaires… ce qui prouve ainsi que les idées, l’art, ont bien une valeur d’échange, sans parler de leur valeur statutaire et symbolique.

Exit la gratuité donc, elle n‘existe pas et c’est la grande réussite de cette exposition au musée de la Monnaie de Paris, qui se paie le luxe de s’interroger en miroir sur lui-même (En effet, sur quoi indexer la valeur de la monnaie, quand celle-ci ne l’est plus sur la valeur des matières premières mais sur les cours fluctuants d’algorithmes boursiers ?).

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A quelques mètres de La Monnaie de Paris, certains de ces artistes exposent pourtant à la FIAC, où d’autres pièces sont écoulées sur cet autre marché, celui des cotes, des réputations, des collectionneurs prêts à en payer le prix, nous rappelant qu’un artiste s’il peut s’engager dans une expérience de dissémination de l’art, ne peut le faire que si ses oeuvres sont acquises par les collectionneurs dans le marché réel et non symbolique.

Ainsi, valeur de la monnaie et valeur de l’art fluctuent d’un même mouvement, au gré de l’offre et de la demande, de la spéculation et de la fabrique de la rareté. Une chose est sûre, c’est l’artiste, son nom, sa pensée, sa proposition au visiteur et au collectionneur qui donnent à l’œuvre son statut d’œuvre, puisque même lorsqu’il s’agit de vêtements posés en tas (sorte d’immense Emmaüs à durée limitée pendant 2 mois), le vêtement s’échange entre visiteurs-prédateurs devenant du fait de l’acceptation du don, œuvre, fétiche, relique.

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Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)
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Christian Boltanski, Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)
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Christian Boltanski, Exposition : « Take me, I’m Yours » (Monnaie de Paris, 2015)

Le don et le rapport à l’autre sont bien au cœur de la création. Mais le don n’est pas la gratuité, en ce sens qu’il engage l’Autre à en faire quelque chose[1].

C’est cet Autre, n’importe quel Autre, c’est-à-dire chacun de nous, qui est sommé de prendre position sur l’échiquier de l’art contemporain pour transformer son rapport au monde. C’est ça la vraie bonne nouvelle de cette édition de la FIAC 2015 à Paris.

Danièle Pétrès

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